Rencontre théâtre-photographie autour de la pièce Tôt ou tard, on s’en va... de Dominique Flau-Chambrier
Tôt ou tard...on se rencontre
Dominique Flau-Chambrier - Stéphane Denouette
Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. (Roland BARTHES)
Les rencontres ont ceci de particulier :
c’est qu’elles vous mènent parfois dans
des contrées insoupçonnées, mais que
l’on reconnaît malgré tout, comme ces
musiques enfouies qu’un rif de guitare
fait surgir de votre mémoire, vous
laissant tétanisé, dans une confusion des
sens où l’émotion jaillit, incontrôlable.
La première fois où je vis les
photographies de Stéphane Denouette,
je fus dans l’incapacité de mettre des
mots sur ce que j’éprouvai.
Nous nous étions rencontrés, par
hasard, et par hasard aussi, je lui avais
parlé de mon projet d’écrire une pièce
sur le douloureux sujet qu’est la maladie
d’Alzheimer.
Je lui avais expliqué que mon
intention n’était pas de mettre sur un
plateau les affres de l’abandon et de la
solitude, pas plus que je ne désirais
dégoupiller les grenades de l’effroi et de
l’inéluctable.
Ma pièce s’adressait aussi aux
enfants, et mon désir était de dire que
lorsque le langage se délite, le langage
ordinaire, celui des codes et des repères,
il reste celui du coeur et des sens, de
l’empathie et de la tolérance.
Stéphane m’écoutait, silencieux,
puis il me dit cette toute petite phrase :
“j’ai accompagné ma mère, jour après
jour, sur les pentes vertigineuses de
l’oubli de soi et de l’autre, et j’ai
photographié.”
Je me souviens n’avoir rien répondu.
Sans doute avais-je peur de regarder
en face cette épouvante que j’avais
voulu, moi, n’entrevoir que dans le
discours métaphorique de ma petite
histoire. Comment lui dire que le
langage qu’il avait choisi, ces empreintes
qu’il avait décidé d’engluer dans la
réalité, altérerait les images que j’avais
soigneusement débarrassées de leurs
contours acérés.
Je reçus ses photographies quelques
jours après notre rencontre.
Et si l’idée de “poèmes visuels” me
traversa, elle ne me satisfait pas.
Il y a, dans cette approche de la
déréliction, une telle justesse de ton, une
si éclatante pudeur, une si invincible
force d’amour, qu’on ne peut s’empêcher
de penser que le seul discours qu’on
puisse désormais s’autoriser, est celui du
parler vrai. Non pas en déroulant les
clichés du réalisme, mais en fouillant
dans les méandres de notre imaginaire,
les transparences de la mort, le tissu
soyeux de nos frayeurs, les tremblements
de nos attentes.
Stéphane photographie l’invisible et
le silence.
C’est un homme de théâtre, lui
aussi, qui met en scène son inconscient
pour nous rappeler qu’on est vivants.
DFC
